Mon daron a charbonné pendant 35 piges dans un hangar où les machines sont plus fidèles que les hommes. Sans savoir où allaient vraiment ces milliers de pièces qui passaient quotidiennement sous ses yeux, il en a pris soin. Elles l’ont juste rendu avare de paroles et fidèle client de l’ostéopathe. L’usine, c’est comme qui dirait le bagne sauf que tu dois apporter toi-même ton casse-croûte. « Fais des études, petit », m’a-t-on répété alors que je suivais les traces du patriarche le temps de quelques étés. J’ai décidé de suivre le conseil au risque de me retrouver derrière une table à exécuter les mêmes tâches pendant plusieurs décennies. J’ai eu l’immense privilège d’officier dans plusieurs usines différentes. « On est du bétail mon fils », m’avait asséné une daronne tunisienne occupée à trier des pièces. J’ai donc pu comparer les différents types d’exploitation(s).

Forcément, j’vais vous en raconter une.

Quatre heures du mat’, le réveille-matin m’arrache à la douceur des songes par une gifle magistrale.

« C’est l’heure d’aller au charbon mon pote », me susurre-t-il. J’avale un kawa, enfile les sapes de circonstance et « en avant Gégé ». Une balade de Coltrane dans le walkman m’aide à savourer mes derniers instants de liberté avant le bip de la pointeuse. Cinq heures s’affichent à l’horloge, c’est le moment de rejoindre ma meilleure amie : la machine. Seul face à cette montagne de ferraille qui traficote je ne sais quoi, j’exécute des mouvements qu’un enfant de 3 ans pourrait faire. Platon, Olympe de Gouge, et vous autres utopistes qui avez pensé la liberté, je suis au regret de vous annoncer qu’elle prend fin ici. Face à cette merveille de l’industrie moderne. Des centaines de pièces entrent et sortent de cette dernière sans que j’y puisse quoique ce soit. Je me contente de charger et décharger ces petits boulons et autres cylindres. Poser des questions serait impoli et mes chances d’obtenir une réponse sont aussi faibles que Frank Ribéry d’emporter les Dicos d’or. Débrancher son cerveau pendant huit heures, réitérer cette opération cinq jours par semaine.

Forcément, ça laisse quelques séquelles.

L’heure de la pause déjeuner vient de sonner, je suis encore en train de plier et déplier le coude. On vient me chercher. Passage obligatoire par les vestiaires pour déposer le bleu. Certains en profitent pour sortir le rouge. Les robots s’attablent. Ils n’ont rien du parfait automate de science-fiction. Beaucoup de gueules cassées au burin, écorchées par la vie. Des briscard(e)s au faciès amoché par les années de turbin, voilà ce que j’ai avec moi. Le seul moment où je les vois esquisser un sourire, c’est au moment de craquer leur gauloise. Ils parlent peu. En même temps y a pas grand chose à dire. Le progrès était censé libérer l’homme. Ici, personne n’y croit. On compte les jours avant la retraite comme le lycéen les minutes avant la récré. La pause est terminée, on reprend notre poste.

Un chef se pointe à mon atelier. Il me lance un « ça va ? ». Heureux d’être pris en considération dans cet océan de bruit, d’odeur et d’indifférence, je souris et rétorque « très bien et vous ? ». C’est alors que se produit l’invraisemblable, l’indicible, que dis-je l’absurde. Il me regarde en rigolant et lâche : « mais pas toi, la machine ça va ? Elle tourne bien ? ». Une envie de révolte me saisit, mais je repense à mon daron qui a pris seulement deux arrêts maladie sur 35 ans.

Forcément, ça rend humble.

Je me dis alors qu’on est une brique de plus dans le mur, qu’on doit trouver sa place et la garder. La machine est là, elle me regarde. Elle a coûté des centaines de milliers d’euros, autant dire beaucoup plus cher que le personnel. On est beaucoup plus facile à remplacer qu’elle et on le sait.
Là-dessus, la chef du personnel vient nous chercher pour une réunion. On nous sert des verres d’eau et nous demande de nous aligner. À cet instant précis, je me demande bien pourquoi on nous convoque. Mes doutes sont vite dissipés quand j’entends parler d’inspection. Un type avec une cravate et un calepin va venir vérifier qu’on est aux normes et qu’on taffe comme il faut. Je me disais bien que c’était louche cette histoire de réunion. On allait quand même pas nous demander notre avis sur la façon de faire tourner la boîte. C’est con, on aurait eu plein de choses à dire. Pas certain qu’on ait tous gardé notre job après ça m’enfin bon.

Dans cette réunion qui vire au cours magistral où le terme productivité est prononcé un nombre incalculable de fois, on a droit à une jolie métaphore. « Vous travaillez tous très bien, mais il nous faut encore plus vous comprenez ? On ne peut pas se permettre de parler à son collègue pendant que la machine tourne. Il faut aller plus loin, plus vite et ensemble on peut y arriver. On est montés sur le vélo, on est assis sur la selle, maintenant il faut pédaler. » J’hésite à intervenir pour lui signaler que plusieurs d’entre nous sont sur le point de dérailler. Un de mes collègues me signale discrètement : « ça fait vingt ans qu’on est monté sur le vélo, c’est l’même refrain tous les trois mois, faudrait qu’ils songent à changer de disque. » Tu m’étonnes. J’essaye de me mettre à la place du chef d’atelier. Vingt ans à dire aux mêmes personnes les mêmes choses.

Forcément, ça rend con.

La sonnerie résonne dans l’atelier, puis le bip de la pointeuse dans mon oreille. Je ressors de là plein de bruit et d’huile. Encore une journée à faire tourner la machine.
Retour à la maison, même pas la force d’ouvrir un bouquin ou de mater un replay, je tombe sur le canap et m’endors aussitôt.
J’ai fini tant bien que mal de purger ma peine. Puis j’ai repris les cours.

Forcément, ça fait plaisir.


@Ifalas

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