Mardi 11 octobre. René Thuillère n’est plus. Le dernier et plus fidèle lecteur du quotidien L’Echo a succombé, cette nuit, d’un trop-plein de rouge. « On a appris la triste nouvelle au petit matin, bégaie Olivier Mouveroux, directeur de publication du canard. C’est un véritable coup de massue pour nous. »

Le ciel s’effondre sur les locaux du canard

Historique abonné du journal (depuis 1943, date de création) et notoirement connu dans la rédac’, René était à L’Echo ce que l’oursin est au rocher : 73 ans d’assiduité et l’immense mérite de n’avoir loupé aucun numéro. « Sa vie, c’est L’Echo », résumait avec une grande justesse sa défunte femme. En substance, « je me suis longtemps demandé si j’existais pour lui ».

René avait fait preuve de son attachement au journal à maintes reprises durant sa vie, notamment lorsque qu’il fut en proie à des grosses difficultés financières (1953, entre autres). A l’époque, nonobstant sa conjointe esseulée dans l’obscurité du foyer conjugal, René s’était chargé de sa distribution dans tout le canton, à bicycle et à titre totalement gracieux malgré un froid soviétique. Un dévouement d’une grande probité, témoin sincère de son allégeance à L’Echo – qu’il n’abandonnera jamais pour les écrits du Populaire, « profondément libéraux », selon ses dires.

Mais René, ce n’était pas seulement un mec avec un cœur « gros comme ça ». C’était également un engagement reconnu au sein des FTP quand l’amitié franco-allemande battait son plein ; un homme érudit, seriné au marxisme et abreuvé de théories d’Engels (à ne pas confondre avec Les Anges) ; et une affection toute particulière à la Place Lénine de Saint-Junien, d’où il envoyait régulièrement des Snaps à ses collègues de l’usine.

« Il aurait quand même pu nous prévenir »

Bref, un « coco » comme on aime dans les locaux de L’Echo (cette figure de style un peu lourde, pour ne pas dire très lourde, qui consiste en la répétition d’une même syllabe – en l’occurrence [ko] – s’appelle un ho-mé-o-té-leute. Cela posé, sachez maintenant que ça ne vous servira strictement à rien dans la vie. Rassurez-vous), figure de proue du canard et toujours prompt à « s’offrir » un journaliste du Populaire au détour d’une ruelle.

Seulement, aujourd’hui, René n’est manifestement plus lecteur. Et les rotatives du quotidien n’ont plus de commande. « On redoutait cet instant, parce qu’on savait qu’il ne présagerait rien de bon pour notre journal. », nous a confié, livide, Olivier Mouveroux. « On les voyait partir chacun leur tour, au fil des années et des canicules, mais on était dans une forme de déni qui nous voilait l’urgence de la situation ».

N’ayant jamais réussi à rajeunir son lectorat, L’Echo se retrouve désormais dans une situation relativement précaire, orphelin de son dernier abonné qui « tenait l’entreprise à flot depuis des mois et des mois », pris de court et sans réelle autre corde à son arc. « Il aurait quand même pu nous prévenir. »

 Depuis, les rotatives sont à l’arrêt complet

 La menace plane donc sur les 67 salariés du journal. « On ne sait pas comment faire pour s’en sortir. On est dans l’expectative, impuissants, mais il va falloir trouver des solutions […] On ne fermera aucune porte. »  Alors, toutes les voies de recours seront étudiées de très près. Avec grand intérêt. Un appel massif aux dons ? « Oui, ça peut ». Recourir de nouveau au financement participatif ? « Pourquoi pas ? C’est aussi une vraie alternative ». Le mécénat ? Ouvrir le capital à des investisseurs étrangers ? Faire les yeux doux à Bolloré ? « J’vous dis, on est vraiment ouverts à tout. »

En effet, les décisionnaires de la SARL, qui vit le jour sous l’occupation et dont l’histoire est parsemée d’embûches et de nombreuses épreuves (sic, Wikipédia), n’ont d’autre choix que de considérer toutes les pistes – « notre survie en dépend » – quitte à s’assoir sur leurs principes historiques et déroger à certaines valeurs.  La fin justifie les moyens comme on dit, alors on ose, benoitement, avant de les quitter : et vous liguer avec Le Fopulaire, média préféré des Limousins en plein essor, est-ce plausible ? « Ha non, faut pas déconner quand même ! Eux, ce sont vraiment des sales cons ! ». Assommé mais lucide.


Crédit photo : La Nouvelle République

LAISSER UN COMMENTAIRE