L’idée, pas si inhabituelle, d’aller poser le coude sur le zinc du bistrot du bas de la rue m’a saisie hier soir. J’ai donc enfilé mon manteau, pris mon bloc-notes et mon stylo, et je suis descendu. A peine le pas de la porte du bar franchi, j’entends déjà quatre habitués qui déblattèrent un nombre incalculable de conneries à la seconde. En temps normal, j’essaye de ne pas trop écouter et d’attendre qu’ils aient terminé pour proposer une partie de fléchettes. Cette fois, bien installé au comptoir après avoir commandé, je décide malgré tout de laisser trainer une oreille. Ces loustics n’ont rien trouvé de mieux que de parler de l’actualité. A l’ordre du jour : la guerre en Syrie. Autant dire que j’avais à faire à quatre experts particulièrement aguerris.

Bernard, dont l’unique canal d’information demeure sa femme, branchée H24 sur BFM et RMC, ouvre le bal : “C’est qu’des conneries tout ça ! Ce qu’on veut pas nous dire c’est qu’c’est dans leurs gènes de s’faire la guerre. Ils essayent de nous enfumer avec leur machin d’chiite, sunnite j’sais pas quoi, mais la vérité c’est qu’c’est des sauvages. Cette tirade, digne d’un chercheur en géopolitique internationale, donne immédiatement le ton de l’échange. Je sens immédiatement que le débat sera constructif.

Hervé poursuit : « Mais tu racontes n’importe quoi Nanard ! Assad, les chiites, les sunnites, les islamistes, personne ne contrôle rien. C’est politique tout ça ! Je vais même te dire, à tous les coups c’est un coup de la CIA. J’ai vu sur Facebook qu’ils ont implanté des puces magnétiques dans le cerveau des gosses pour leur apprendre à se battre dès le plus jeune âge. Ceux qui vont tout rafler, c’est les ricains, une main sur le pétrole, une main sur le… »
Mon détecteur de mots-clés s’est affolé pendant cette démonstration. Hervé nous a illustré avec brio comment tout mélanger sans jamais rien expliquer. A cet instant précis, l’envie me saisit de sortir et d’aller me promener au bois de la Bastide où les arbres auraient certainement plus de bon sens. Mais Sylvie décide de prendre la parole à ce moment-là. Je ne pouvais pas manquer ça.

“Moi je pense que c’est pas aussi simple que ça !” (lueur d’espoir dans mes yeux)
“Je veux dire, c’est pas seulement à cause des arabes et des américains. Le pingouin, on l’oublie ? C’est quand même lui qui a pas pu empêcher les attentats en France en 2015 ! Maintenant les terroristes sont en confiance et ils continuent. Hollande c’est la seule raison pour laquelle la guerre en Syrie continue. Mon cousin a partagé un lien sur twitter et ils disaient clairement que Flamby a laissé des millions de migrants entrer en France, il leur a même donné 20 000 euros chacun. Allez voir, tout est sur intern…”

Encore raté. Oui ma chère Sylvie, tout est sur Internet. Tout et n’importe quoi. Que faire ? Me lancer à corps perdu dans un énième appel à faire attention à ce qu’on lit sur internet, à prendre les informations avec modération et à laisser de côté la caractère passionnel surtout pour des sujets si complexes ? Non, je me contente de siroter mon verre et de rapporter tout ça dans mon petit carnet. Il est parfois plus utile d’exposer ce genre de discours pour en voir les limites plutôt que de les attaquer frontalement et se heurter à des murs

Résultat des courses, je n’en sais pas beaucoup plus sur la guerre en Syrie, mais j’en sais un peu plus sur l’état de la population dans mon quartier. Entre contre-vérités, paranoïa, et discours délirant, je décide d’embrayer sur le foot et demander le résultat de la veille.
Pour une fois ils sont tous d’accord et me répondent en choeur : “tu vois pas qu’on cause de choses sérieuses, là ?”
Je ressors sans dire un mot, et je me dis que s’ils sont devenus comme ça, c’est certainement de la faute des puces qu’on leur a greffées quand ils étaient jeunes.

Je ne vois pas d’autre explication. Vraiment.


@Ifalas

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